Mark Cohen au BAL

 


Une bouche, une paire de jambes, une épaule : c’est une œuvre fracturée que présente le photographe américain Mark Cohen au BAL, comme le nom de son exposition, Dark knees, l'indique. Inscrit dans la tradition de la « Street photography », il nous livre des fragments de sa ville natale, Wilkes-Barre, et des hommes qui la peuplent. Son refus d’un cadrage classique ou du sujet trop évident amène le spectateur à dépasser le confort de la contemplation pour le mener à une réflexion attentive aux détails. Devant un cliché comme Torn Shirt, nous sommes dans un premier temps face à une énigme. La bouche de l’homme sans visage mord ce cadre que l’on aimerait étirer afin de lever le suspens. Et pourtant, le cadre, par sa singularité même, nous oblige à penser le sujet autrement. A force d’observation, ce corps photographié vit, devient matière organique, comme dans le travail de John Coplans. Le t-shirt jusqu’ici muet s’emplit du discours d’une vie : sa déchirure, son usure, sa saleté nous délivrent de l’ignorance. L’influence d’Henri Cartier Bresson, artiste dont Mark Cohen s’inspire, se lit dans l’équilibre géométrique issu de l’agencement des lignes de la déchirure. Cependant, l’œuvre du photographe excède la géométrie, elle est avant tout le fruit d’un sursaut urgent, d’une impulsion irrépressible, d’une collision.
Torn shirt métaphorise finalement le travail de Mark Cohen dont chaque cliché marque l’assouvissement d’un élan : l’artiste s’approche au plus près de son sujet, l’aveugle de son flash, puis s’éloigne. La violente déchirure de ce t-shirt pourrait presque symboliser la manière intrusive avec laquelle le photographe déchire les masques afin de palper l’intimité vive de la personne. A la manière de Goya avec ses Majas, Mark Cohen met l’homme à nu.


27 septembre - 8 décembre 2013, Dark Knees de Mark Cohen, Le Bal, 6 Impasse de la Défense, 75018 Paris, métro : Place de Clichy





 

Texte : Anna Bodganoff

Photos © Mark Cohen